L’art de la
référence

L’art
de la référence

Référentiel /
Catalogue du 24E Festival international
de l’affiche et du graphisme de Chaumont.
2013

Les citations sont utiles dans les temps de croyances obscurantistes
Guy Debord, in Panégyrique
Lebovici, Paris, 1989

 

Le marketing viral ne vit plus que par et pour le référencement — ensemble de techniques destinées à optimiser la présence d’un site sur Internet. Les outils statistiques déplient à l’infini courbes et graphiques, énumèrent frénétiquement nombres de clics, nano-secondes de présence, cartographie les mouvements de souris, et bientôt ceux de la rétine. Apparaître pour exister, exister pour apparaître. Des entreprises parasites monnaient et manipulent cet avatar de tête de gondole : occuper l’espace, la première occurrence, capter l’attention…
Référencement n’est pas référence… Faire référence et se référer à sont à l’opposé de cette liquéfaction mercantile du sens. Un ouvrage de référence résiste au temps et protège son avenir. Être La référence dans un domaine est une reconnaissance avérée et partagée qui s’appuie sur des critères concrets : compétence, expertise et excellence plus que sur une autocélébration obtenue par quelque martingale informatique.
Avant l’avènement des moteurs de recherche, l’échange de références tenait du rituel sacré, dans l’intimité des rencontres ou des revues spécialisées. Qu’un artiste admiré mentionne une œuvre qui l’a marqué, et nous nous précipitions pour, à notre tour, nous en emparer, et nous rapprocher de lui par une capillarité informelle. Les disquaires et les librairies faisaient office de base d’appui, de forum de discussions… Les Inrockuptibles chroniquaient en quelques lignes et quelques noms, dessinaient filiations et hybridations par simple évocation. Les informations circulaient par truchements et rumeurs dont on décryptait la moindre note par rebonds, dérives, pour se frayer, tant bien que mal, entre hasard, déception et trouvaille inespérée, un chemin de culture qui traversait genres, styles et chapelles, mais dont la finalité était un enfouissement toujours plus profond, une exploration sans limite. La référence était d’or. Elle est devenue «j’aime», «ajouter des photos/vidéos». Elle était rare et précieuse. Elle est devenue flux et vaporisation.

La tragédie, proclamée, tandis qu’ils remontaient l’arc de cercle de l’allée, non moins par les trous qui y béaient que par les hautes plantes exotiques, livides et crépusculaires au travers des lunettes noires du Consul, succombant de toutes parts à une soif gratuite, titubant, semblait-il presque, les unes contre les autres mais luttant, comme en une vision des voluptueux expirants, pour garder une attitude suprême de puissance ou de fécondité collective saccagée, pensa vaguement le Consul, la tragédie semblait observée et interprétée par une personne en marche à ses côtés qui disait en souffrant pour lui «regarde : vois combien tristes, combien étranges peuvent être les choses familières. Touche cet arbre, qui fut mon ami : hélas, que ce que tu as eu dans le sang puisse jamais paraître si étrange !»
Malcolm Lowry, in Sous le Volcan, Éditions Buchet/Chastel, 1976

La référence comme media culturel
Les artistes se nourrissent de références… À l’école ou dans leur atelier, ils ont copié et recopié leurs maîtres — par souci d’analogie, pour faire corps, en répétant avec une obsession mélancolique ou rageuse un même geste afin d’en saisir et l’origine et la portée. Rendre hommage, tracer un chemin entre les générations. Faire preuve d’humilité, créer des liens et des proximités. L’histoire de l’art est ponctuée de ces échanges, véritables failles spatio-temporelles qui font le bonheur des spécialistes et des chercheurs. Les artistes se co-optent et s’invitent, se cherchent et s’entourent. Ils ne passent plus de longues journées au musée ou dans les salons à étudier les œuvres de leurs prédécesseurs ou de leurs contemporains, à faire des croquis et travailler la mémoire. La révolution de la quadrichromie a démultiplié les reproductions et leur circulation. Internet met l’infini et au delà à disposition. Les exemples d’œuvres à références parcourent l’Histoire de l’art et tous les possibles du genre : simple clin d’œil ou discret emprunt ou forme plus sophistiquée de reformulation, passage de témoin, réécriture de l’Histoire… Un jeu avec les codes, les techniques, les styles et les sujets tels une multitude de kaléidoscopes en mouvements simultanés. De la Renaissance italienne à l’école de Leipzig – qui en a fait une véritable marque de fabrique toujours actuelle – on ne peut que reconnaître à ces artistes la faculté de manier la référence. Martin Kippenberger en Allemagne, mais aussi en France Martial Raysse, Gérard Gasiorowski ou Alain Jacquet, pour n’en citer que les plus illustres, ont ajouté l’impertinence et la distance critique nécessaires à une fin de siècle en quête de repères.

Maintenant et à jamais, en avant toute, la console de Jammeur était partie à fond la caisse, survolant de très haut le néon des unités centrales, une topographie de données qu’il ne connaissait pas. Le gros truc, haut comme une montagne, société nette et limitée dans le non-lieu qui était le cyberspace. «Ralentis, Bobby.» Voix de Jackie, basse et douce, près de lui dans le vide.
William Gibson, in Comte zéro, Éditions la Découverte, 1986

La référence comme média critique
Aujourd’hui certains artistes ont intégré la référence comme un matériau à part entière pour créer en temps réel de nouveaux espaces de discussion entre l’histoire, la théorie, la pratique et l’œuvre. Ils inscrivent leur démarche dans l’Histoire de l’art qu’ils questionnent, détournent ou simplement alimentent in situ leurs propres créations, et sans la permission de ceux dont c’est l’autorité : critiques ou historiens. La référence peut devenir l’œuvre. Ainsi la Réplique de Étant Donnés de Marcel Duchamp par Richard Baquié, qui montre ce qui est caché, depuis 1968, de l’autre côté de la porte en bois du musée de Philadelphie, dévoilant froidement le dispositif plastique pour mieux en interroger la pertinence et la complexité, mais surtout les enjeux conceptuels. C’est l’action qui compte quand Bernard Bazile ouvre et expose une boîte de «merda d’artiste» de l’artiste Piero Manzoni. La référence remplace l’œuvre quand Elaine Sturtevant copie à l’identique, et parfois avec cynisme (en mieux), des œuvres d’artistes célèbres (Beuys, Warhol, Gonzales-Torres…) et revendique ce tour de passe-passe en un geste artistique radical, posant alors la question de l’originalité, de la signature, mais aussi de la valeur tant artistique que financière de l’œuvre d’art. Les références se répondent en d’innombrables échos, surgissent de partout et de nulle part : Le saut dans le vide d’Yves Klein éclaire Fall 1, 2 de Bas Jan Ader se jetant depuis le toit de sa maison, ou à vélo dans un canal d’Amsterdam, et plus récemment les œuvres empruntant au Stage Divine : survols de foule par les spectateurs de concerts de Hard Core…

Vous savez que la plupart des hôtels souhaitaient s’appeler Bellevue ; que tous ceux qui ont du varier sont les hôtels Beauregard.
Judith Elbaz, Le Mouvement en montagne, P.O.L. 2007

Du cut-up au copié-collé
À partir de la fin des années 70, le sampling a révolutionné la création sonore en permettant d’appliquer à la musique la technique du cut-up inventée en littérature par Brion Gysin et William S. Burroughs dans les années 60. Le mix a fait le reste et notre génération restera marquée par le bien nommé Endtroducing, premier album de DJ Shadow en 1996, entièrement construit à partir d’échantillons fusionnant rap, jazz et musique électronique. Les frontières deviennent mouvantes et tendent à disparaître entre genres et époques. Le prélèvement, l’agencement et la sélection sont des nouvelles formes de la composition. L’innovation technologique dans la production du son donne le ton et fait l’actualité dans une time-line schizophrène. La bande son de Django Unchainded (Quentin Tarantino) illustre parfaitement ce brouillage des pistes où Morricone rencontre Tupac : du vintage-contemporain et du contemporain-vintage. À sa manière et depuis la nuit des temps, la reprise participe au grand métissage de la musique et provoque d’improbables rencontres, des mariages contre-nature plus ou moins réussis. Nouvelle Vague surfe avec élégance sur une douce et mièvre nostalgie, ou Senor Coconut érige un exercice de style en art, n’hésitant pas à reprendre en version latino les morceaux de Kraftwerk, Jean-Michel Jarre ou Deep Purple. Le copié-collé est devenu un geste naturel. On veut croire à la défaite du © à l’ère du peer to peer, comme un espace de liberté… Mais l’Internet se police, censure et impose les normes morales édictées à Riyadh ou Salt Lake City. La tendance est à la neutralisation, au lisse et au happy. Big Brother is Fucking You!

Le Monde est rempli d’objets, plus ou moins intéressants; je ne souhaite pas en ajouter d’avantage. »
Douglas Huebler, Manifeste.

La machine à rêver.
Dans ce paysage chaotique tout est accessible, les encyclopédies sont participatives, la dernière parole s’affiche en haut des fils de discussion. Il est important de maintenir en place des balises, de consolider des repères, d’affiner nos critères de sélection et de défendre les espaces de diffusion. Dans cette posture, les références sont un outil utile. Parfois une arme de précision à l’efficacité redoutable, qu’il est précieux de partager et de faire circuler, non par souci de résistance, mais de persistance. Préserver un territoire, des cultures sans distinction de qualité, solidifier des acquis, préparer ce no-future qui n’a jamais été aussi proche. Accélérer le tri. Éviter de faire, pire de re-faire et ce, uniquement entre nous. La pollution du monde réel et virtuel atteint un niveau inégalé, oblige à la surenchère, provoque d’absurdes gaspillages d’intelligence et d’énergie. Face à l’amoncellement délirant de données, il est impératif de purger les poubelles médiatiques, de freiner l’accélération hystérique des flux. Nous sommes envahis par les images, les signes et les slogans — de plus en plus basse définition — qui tétanisent et lessivent nos cerveaux.

Le design graphique synthétise ces trous noirs et ces paradoxes. Il est le média des médias, le langage de ces mauvais signes et de ces trop laides images. Il participe à cette fin du monde où tout est message — formulé et disparu dans l’immédiateté d’un clic.

Dans ce même temps, il est la référence en matière d’absence de références. Sans référence, il reste paralysé, silencieux et muet. On ne lui accorde aucun crédit, aucune valeur, aucun respect.

Qui, dans le grand public, connait, ne serait-ce que de nom, M/M, Roman Cieslewicz ou Peter Saville ? Peut-être Savignac ou Cassandre ? Qui, parmi les curieux et les passionnés, connait plus de 5 critiques ou journalistes spécialisés ?
Pourtant le design graphique est partout et de plus en plus présent. Sur les écrans ou dans la ville, il met en forme le monde, organise le flux des mots et des images, envahit l’intimité de chacun et son environnement, sans aucune concertation entre citoyen et élu, à la discrétion de «généreuses» multinationales comme Clear Channel ou Decaux. L’espace public ne l’est plus.

Le design graphique n’a pas d’histoire pour l’homme de la rue, et ne doit surtout pas en faire. Il sort de nulle part, comme par magie, masqué volontairement par le spectacle et les prouesses technologiques. Son explosion est encore récente et doit rester dans de bonnes mains, car c’est un outil stratégique bien trop puissant, le bras du système marchand et médiatique qui ne doit surtout pas être remis en cause, débattu, pris de conscience ou au service d’autre chose que le profit. Il suscite l’envie et génère l’achat, alimente la machine à rêver, nourrit le sentiment de frustration, participe à l’appauvrissement de notre environnement. Aux mains du marketing et de la communication, détourné de sa fonction créative et informationnelle, il pervertit tous les domaines, s’infiltre même dans les bastions culturels qu’il transforme en vulgaires centres commerciaux. Le monde devient écran, panneau publicitaire, présentoir à prospectus, image du monde.

La révolution informatique a permis de développer des logiciels accessibles et à très fort potentiel qui, en quelques mois d’apprentissage, permettent à quiconque de mettre en forme des images avec du texte, ou du texte avec des images, et ainsi démultiplier à l’infini la production de supports de publicité entrainant une escalade de besoins, de présences sur tous les fronts (physiques ou numériques), nécessitant toujours plus de stratèges et de spécialistes, mais aussi de petites mains aux claviers. Dans un musée, on privilégiera l’embauche d’un responsable des réseaux sociaux plutôt que de programmer une exposition ou de payer les honoraires d’un artiste; on préfèrera payer la rédaction d’une newsletter plutôt qu’un guide de visite. Face à cette demande, les écoles privées produisent des bataillons d’ouvriers de la communication, maintenus dans la précarité par une politique de bas salaire justifiée par la crise, ou d’indépendants laminés par les systèmes de compétitions ou de consultations qui privilégient le plus souvent le moins-disant. Un symbole.

Le design graphique est un des nerfs du système. Peut-être une chance pour nous.

Nous sommes au cœur de la machine et nous pouvons agir, résister, persister, refuser, déjouer, etc., de façon infiltrée, en silence. Mais nous pouvons aussi mettre en forme (et nous savons le faire) et à disposition nos références pour les valoriser et les partager avec le monde qui nous entoure et nous commandite. Nous avons l’obligation et la responsabilité de défendre une qualité graphique irréprochable, tant formelle que conceptuelle – où nous intervenons, il n’y a pas de mauvais support, plus souvent du mauvais graphisme –, de lutter au quotidien, donner l’exemple, former l’œil de nos interlocuteurs. Il nous faut aussi aider et soutenir toutes les initiatives qui vont dans ce sens : création d’un Centre international du graphisme, refus de participer à des consultations publiques non rémunérées ou misérablement indemnisées. Mais surtout, nous devons afficher et défendre nos références, donner corps à notre métier, lui ouvrir des espaces de discussions et d’émancipations, retrouver une légitimité et une crédibilité, imposer le respect, rendre hommage à nos ainés et préparer le terrain aux futures générations. L’absence de nos références dans le paysage culturel et politique est peut-être alors finalement une chance, car il suffit maintenant de les faire surgir avec intelligence et fermeté, pour qu’elles soient à la hauteur de nos espérances et de nos combats à venir. Ne la gâchons pas.

Nicolas Ledoux

 

 

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de la référence

Référentiel /
Catalogue du 24E Festival international
de l’affiche et du graphisme de Chaumont.
2013

Les citations sont utiles dans les temps de croyances obscurantistes
Guy Debord, in Panégyrique
Lebovici, Paris, 1989

Le marketing viral ne vit plus que par et pour le référencement — ensemble de techniques destinées à optimiser la présence d’un site sur Internet. Les outils statistiques déplient à l’infini courbes et graphiques, énumèrent frénétiquement nombres de clics, nano-secondes de présence, cartographie les mouvements de souris, et bientôt ceux de la rétine. Apparaître pour exister, exister pour apparaître. Des entreprises parasites monnaient et manipulent cet avatar de tête de gondole : occuper l’espace, la première occurrence, capter l’attention…
Référencement n’est pas référence… Faire référence et se référer à sont à l’opposé de cette liquéfaction mercantile du sens. Un ouvrage de référence résiste au temps et protège son avenir. Être La référence dans un domaine est une reconnaissance avérée et partagée qui s’appuie sur des critères concrets : compétence, expertise et excellence plus que sur une autocélébration obtenue par quelque martingale informatique.
Avant l’avènement des moteurs de recherche, l’échange de références tenait du rituel sacré, dans l’intimité des rencontres ou des revues spécialisées. Qu’un artiste admiré mentionne une œuvre qui l’a marqué, et nous nous précipitions pour, à notre tour, nous en emparer, et nous rapprocher de lui par une capillarité informelle. Les disquaires et les librairies faisaient office de base d’appui, de forum de discussions… Les Inrockuptibles chroniquaient en quelques lignes et quelques noms, dessinaient filiations et hybridations par simple évocation. Les informations circulaient par truchements et rumeurs dont on décryptait la moindre note par rebonds, dérives, pour se frayer, tant bien que mal, entre hasard, déception et trouvaille inespérée, un chemin de culture qui traversait genres, styles et chapelles, mais dont la finalité était un enfouissement toujours plus profond, une exploration sans limite. La référence était d’or. Elle est devenue «j’aime», «ajouter des photos/vidéos». Elle était rare et précieuse. Elle est devenue flux et vaporisation.

La tragédie, proclamée, tandis qu’ils remontaient l’arc de cercle de l’allée, non moins par les trous qui y béaient que par les hautes plantes exotiques, livides et crépusculaires au travers des lunettes noires du Consul, succombant de toutes parts à une soif gratuite, titubant, semblait-il presque, les unes contre les autres mais luttant, comme en une vision des voluptueux expirants, pour garder une attitude suprême de puissance ou de fécondité collective saccagée, pensa vaguement le Consul, la tragédie semblait observée et interprétée par une personne en marche à ses côtés qui disait en souffrant pour lui «regarde : vois combien tristes, combien étranges peuvent être les choses familières. Touche cet arbre, qui fut mon ami : hélas, que ce que tu as eu dans le sang puisse jamais paraître si étrange !»
Malcolm Lowry, in Sous le Volcan, Éditions Buchet/Chastel, 1976

La référence comme media culturel
Les artistes se nourrissent de références… À l’école ou dans leur atelier, ils ont copié et recopié leurs maîtres — par souci d’analogie, pour faire corps, en répétant avec une obsession mélancolique ou rageuse un même geste afin d’en saisir et l’origine et la portée. Rendre hommage, tracer un chemin entre les générations. Faire preuve d’humilité, créer des liens et des proximités. L’histoire de l’art est ponctuée de ces échanges, véritables failles spatio-temporelles qui font le bonheur des spécialistes et des chercheurs. Les artistes se co-optent et s’invitent, se cherchent et s’entourent. Ils ne passent plus de longues journées au musée ou dans les salons à étudier les œuvres de leurs prédécesseurs ou de leurs contemporains, à faire des croquis et travailler la mémoire. La révolution de la quadrichromie a démultiplié les reproductions et leur circulation. Internet met l’infini et au delà à disposition. Les exemples d’œuvres à références parcourent l’Histoire de l’art et tous les possibles du genre : simple clin d’œil ou discret emprunt ou forme plus sophistiquée de reformulation, passage de témoin, réécriture de l’Histoire… Un jeu avec les codes, les techniques, les styles et les sujets tels une multitude de kaléidoscopes en mouvements simultanés. De la Renaissance italienne à l’école de Leipzig – qui en a fait une véritable marque de fabrique toujours actuelle – on ne peut que reconnaître à ces artistes la faculté de manier la référence. Martin Kippenberger en Allemagne, mais aussi en France Martial Raysse, Gérard Gasiorowski ou Alain Jacquet, pour n’en citer que les plus illustres, ont ajouté l’impertinence et la distance critique nécessaires à une fin de siècle en quête de repères.

Maintenant et à jamais, en avant toute, la console de Jammeur était partie à fond la caisse, survolant de très haut le néon des unités centrales, une topographie de données qu’il ne connaissait pas. Le gros truc, haut comme une montagne, société nette et limitée dans le non-lieu qui était le cyberspace. «Ralentis, Bobby.» Voix de Jackie, basse et douce, près de lui dans le vide.
William Gibson, in Comte zéro, Éditions la Découverte, 1986

La référence comme média critique
Aujourd’hui certains artistes ont intégré la référence comme un matériau à part entière pour créer en temps réel de nouveaux espaces de discussion entre l’histoire, la théorie, la pratique et l’œuvre. Ils inscrivent leur démarche dans l’Histoire de l’art qu’ils questionnent, détournent ou simplement alimentent in situ leurs propres créations, et sans la permission de ceux dont c’est l’autorité : critiques ou historiens. La référence peut devenir l’œuvre. Ainsi la Réplique de Étant Donnés de Marcel Duchamp par Richard Baquié, qui montre ce qui est caché, depuis 1968, de l’autre côté de la porte en bois du musée de Philadelphie, dévoilant froidement le dispositif plastique pour mieux en interroger la pertinence et la complexité, mais surtout les enjeux conceptuels. C’est l’action qui compte quand Bernard Bazile ouvre et expose une boîte de «merda d’artiste» de l’artiste Piero Manzoni. La référence remplace l’œuvre quand Elaine Sturtevant copie à l’identique, et parfois avec cynisme (en mieux), des œuvres d’artistes célèbres (Beuys, Warhol, Gonzales-Torres…) et revendique ce tour de passe-passe en un geste artistique radical, posant alors la question de l’originalité, de la signature, mais aussi de la valeur tant artistique que financière de l’œuvre d’art. Les références se répondent en d’innombrables échos, surgissent de partout et de nulle part : Le saut dans le vide d’Yves Klein éclaire Fall 1, 2 de Bas Jan Ader se jetant depuis le toit de sa maison, ou à vélo dans un canal d’Amsterdam, et plus récemment les œuvres empruntant au Stage Divine : survols de foule par les spectateurs de concerts de Hard Core…

Vous savez que la plupart des hôtels souhaitaient s’appeler Bellevue ; que tous ceux qui ont du varier sont les hôtels Beauregard.
Judith Elbaz, Le Mouvement en montagne, P.O.L. 2007

Du cut-up au copié-collé
À partir de la fin des années 70, le sampling a révolutionné la création sonore en permettant d’appliquer à la musique la technique du cut-up inventée en littérature par Brion Gysin et William S. Burroughs dans les années 60. Le mix a fait le reste et notre génération restera marquée par le bien nommé Endtroducing, premier album de DJ Shadow en 1996, entièrement construit à partir d’échantillons fusionnant rap, jazz et musique électronique. Les frontières deviennent mouvantes et tendent à disparaître entre genres et époques. Le prélèvement, l’agencement et la sélection sont des nouvelles formes de la composition. L’innovation technologique dans la production du son donne le ton et fait l’actualité dans une time-line schizophrène. La bande son de Django Unchainded (Quentin Tarantino) illustre parfaitement ce brouillage des pistes où Morricone rencontre Tupac : du vintage-contemporain et du contemporain-vintage. À sa manière et depuis la nuit des temps, la reprise participe au grand métissage de la musique et provoque d’improbables rencontres, des mariages contre-nature plus ou moins réussis. Nouvelle Vague surfe avec élégance sur une douce et mièvre nostalgie, ou Senor Coconut érige un exercice de style en art, n’hésitant pas à reprendre en version latino les morceaux de Kraftwerk, Jean-Michel Jarre ou Deep Purple. Le copié-collé est devenu un geste naturel. On veut croire à la défaite du © à l’ère du peer to peer, comme un espace de liberté… Mais l’Internet se police, censure et impose les normes morales édictées à Riyadh ou Salt Lake City. La tendance est à la neutralisation, au lisse et au happy. Big Brother is Fucking You!

Le Monde est rempli d’objets, plus ou moins intéressants; je ne souhaite pas en ajouter d’avantage. »
Douglas Huebler, Manifeste.

La machine à rêver.
Dans ce paysage chaotique tout est accessible, les encyclopédies sont participatives, la dernière parole s’affiche en haut des fils de discussion. Il est important de maintenir en place des balises, de consolider des repères, d’affiner nos critères de sélection et de défendre les espaces de diffusion. Dans cette posture, les références sont un outil utile. Parfois une arme de précision à l’efficacité redoutable, qu’il est précieux de partager et de faire circuler, non par souci de résistance, mais de persistance. Préserver un territoire, des cultures sans distinction de qualité, solidifier des acquis, préparer ce no-future qui n’a jamais été aussi proche. Accélérer le tri. Éviter de faire, pire de re-faire et ce, uniquement entre nous. La pollution du monde réel et virtuel atteint un niveau inégalé, oblige à la surenchère, provoque d’absurdes gaspillages d’intelligence et d’énergie. Face à l’amoncellement délirant de données, il est impératif de purger les poubelles médiatiques, de freiner l’accélération hystérique des flux. Nous sommes envahis par les images, les signes et les slogans — de plus en plus basse définition — qui tétanisent et lessivent nos cerveaux.

Le design graphique synthétise ces trous noirs et ces paradoxes. Il est le média des médias, le langage de ces mauvais signes et de ces trop laides images. Il participe à cette fin du monde où tout est message — formulé et disparu dans l’immédiateté d’un clic.

Dans ce même temps, il est la référence en matière d’absence de références. Sans référence, il reste paralysé, silencieux et muet. On ne lui accorde aucun crédit, aucune valeur, aucun respect.

Qui, dans le grand public, connait, ne serait-ce que de nom, M/M, Roman Cieslewicz ou Peter Saville ? Peut-être Savignac ou Cassandre ? Qui, parmi les curieux et les passionnés, connait plus de 5 critiques ou journalistes spécialisés ?
Pourtant le design graphique est partout et de plus en plus présent. Sur les écrans ou dans la ville, il met en forme le monde, organise le flux des mots et des images, envahit l’intimité de chacun et son environnement, sans aucune concertation entre citoyen et élu, à la discrétion de «généreuses» multinationales comme Clear Channel ou Decaux. L’espace public ne l’est plus.

Le design graphique n’a pas d’histoire pour l’homme de la rue, et ne doit surtout pas en faire. Il sort de nulle part, comme par magie, masqué volontairement par le spectacle et les prouesses technologiques. Son explosion est encore récente et doit rester dans de bonnes mains, car c’est un outil stratégique bien trop puissant, le bras du système marchand et médiatique qui ne doit surtout pas être remis en cause, débattu, pris de conscience ou au service d’autre chose que le profit. Il suscite l’envie et génère l’achat, alimente la machine à rêver, nourrit le sentiment de frustration, participe à l’appauvrissement de notre environnement. Aux mains du marketing et de la communication, détourné de sa fonction créative et informationnelle, il pervertit tous les domaines, s’infiltre même dans les bastions culturels qu’il transforme en vulgaires centres commerciaux. Le monde devient écran, panneau publicitaire, présentoir à prospectus, image du monde.

La révolution informatique a permis de développer des logiciels accessibles et à très fort potentiel qui, en quelques mois d’apprentissage, permettent à quiconque de mettre en forme des images avec du texte, ou du texte avec des images, et ainsi démultiplier à l’infini la production de supports de publicité entrainant une escalade de besoins, de présences sur tous les fronts (physiques ou numériques), nécessitant toujours plus de stratèges et de spécialistes, mais aussi de petites mains aux claviers. Dans un musée, on privilégiera l’embauche d’un responsable des réseaux sociaux plutôt que de programmer une exposition ou de payer les honoraires d’un artiste; on préfèrera payer la rédaction d’une newsletter plutôt qu’un guide de visite. Face à cette demande, les écoles privées produisent des bataillons d’ouvriers de la communication, maintenus dans la précarité par une politique de bas salaire justifiée par la crise, ou d’indépendants laminés par les systèmes de compétitions ou de consultations qui privilégient le plus souvent le moins-disant. Un symbole.

Le design graphique est un des nerfs du système. Peut-être une chance pour nous.

Nous sommes au cœur de la machine et nous pouvons agir, résister, persister, refuser, déjouer, etc., de façon infiltrée, en silence. Mais nous pouvons aussi mettre en forme (et nous savons le faire) et à disposition nos références pour les valoriser et les partager avec le monde qui nous entoure et nous commandite. Nous avons l’obligation et la responsabilité de défendre une qualité graphique irréprochable, tant formelle que conceptuelle – où nous intervenons, il n’y a pas de mauvais support, plus souvent du mauvais graphisme –, de lutter au quotidien, donner l’exemple, former l’œil de nos interlocuteurs. Il nous faut aussi aider et soutenir toutes les initiatives qui vont dans ce sens : création d’un Centre international du graphisme, refus de participer à des consultations publiques non rémunérées ou misérablement indemnisées. Mais surtout, nous devons afficher et défendre nos références, donner corps à notre métier, lui ouvrir des espaces de discussions et d’émancipations, retrouver une légitimité et une crédibilité, imposer le respect, rendre hommage à nos ainés et préparer le terrain aux futures générations. L’absence de nos références dans le paysage culturel et politique est peut-être alors finalement une chance, car il suffit maintenant de les faire surgir avec intelligence et fermeté, pour qu’elles soient à la hauteur de nos espérances et de nos combats à venir. Ne la gâchons pas.

Nicolas Ledoux